« Il ne suffit pas de Twitter pour faire de la démocratie directe »

Par Arnaud Devillard le déc 15th, 2010 . Classé dans Breaking News, Entretiens / NewZilla.NET. RSS 2.0.

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Couverture de Egocratie et démocratie de Alban MartinInternet, un espace de citoyenneté ? C’est le sujet du dernier livre d’Alban Martin, Egocratie et démocratie (*). Maître de conférence à la Sorbonne, observateur des mutations dues aux nouvelles technologies, Alban Martin avait consacré un livre, L’âge de peer, à la création artistique sous l’angle de la participation de l’internaute. « Du coup, je me suis demandé pourquoi ne pas étudier la relation du citoyen avec l’Etat et ses représentants, sous l’angle de la collaboration et non de l’affrontement » explique l’auteur. Le constat est pour le moins mitigé. Interview.

NewZilla: Vous avez titré votre livre Egocratie ET démocratie, et non Egocratie CONTRE démocratie. Les deux termes semblent pourtant contradictoires.

Photo-portrait de Alban MartinAlban Martin: Pour être franc, on a hésité… Mais le terme « égocratie » n’est pas péjoratif. Il est emprunté au philosophe Michel Serres et évoque la possibilité pour un individu de sortir des schémas d’expression habituels, où le débat est confiné à un petit cercle de privilégiés. « Egocratie » s’opposerait plutôt à « aristocratie ». C’est plutôt une évolution bienvenue, salvatrice pour le débat.

Est-ce que dans les faits, ça fonctionne ?

Généralement, les intiatives se résument à la mise en place d’un forum sur Internet. Les gens vont discuter, on croit donner dans le participatif, et cela s’arrête là. Le grand débat sur l’identité nationale, sur Internet, ce n’était rien d’autre qu’un grand livre d’or.

Les partis politiques ont ouvert des sites dits « sociaux » [La Coopol du PS, Les Créateurs de Possibles de l’UMP, Lesdémocrates.fr du Modem, NDLR], mais on voit bien qu’il ne s’y passe pas grand-chose. Lorsque l’on entre en période électorale, les pratiques s’améliorent. Mais entre, on ne sait pas faire.

Même pas Barack Obama ?

Le site Internet de Barack Obama Organizing for AmericaOn voit actuellement les limites de son dispositif. Il a transformé son site de campagne MyObama.com en Organizing for America. Mais il s’en sert toujours comme d’un outil de mobilisation : il encourage les gens à faire pression sur le pouvoir législatif pour faire voter telle ou telle loi. Il ne s’en sert plus pour lui-même. Il n’a pas su prolonger ses initiatives et est revenu à un schéma très traditionnel ; c’est normal qu’il se soit détourné de sa base.

Un débat public sur Internet, est-ce si facile à mettre en place ?

Il ne suffit pas d’ouvrir un compte Twitter pour faire de la démocratie directe. On ne peut pas dissoudre si facilement notre système de démocratie indirecte dans les médias sociaux. Il ne faut pas se leurrer : nous serons toujours dans un système représentatif. L’idée est donc de réfléchir en quoi des plateformes interactives peuvent améliorer la démocratie indirecte, pas la remplacer.

Par exemple ?

Chaque député est en charge d’un thème ; pour y travailler, ils forment des commissions. Généralement, ils alimentent leurs débats en sollicitant quelques experts, toujours les mêmes. A la place, on peut imaginer qu’ils ouvrent une plateforme en ligne pour solliciter plus de gens. Mais ça n’existe pas.

La Ville de Rennes a rendu visibles les données publiques sur un site Internet : data.rennes-metropole.fr. On trouve beaucoup de données sur les transports publics par exemple. L’objectif est que les citoyens s’en saisissent et développent des applications autour ; car la Ville, elle, n’a ni les moyens ni les compétences de le faire.

La mobilisation politique semble avoir du mal à passer des réseaux au monde physique. Il y a eu beaucoup de contestation en ligne des lois DADVSI, Hadopi ou Loppsi, mais hors d’Internet, pas grand-chose…

Dans ce contexte, les gens les plus enclins à protester sont aussi les plus à mêmes de contourner ces lois. De plus, ils maîtrisent les outils permettant de dégrader les réputations, de se moquer, de tourner en dérision. Ils n’ont plus besoin de défiler. La mobilisation, dans ce genre de situation, ne passe pas par la manifestation mais par l’humour, la publication de « vieux dossiers ». Les accusations de tourisme sexuel visant le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand sont sorties pendant le vote de la loi Hadopi. Et on n’a plus beaucoup entendu le ministre s’exprimer ensuite…

Justement, vous parlez de « revendication de transparence » et de « désopacification » : Internet permet de contourner les discours officiels, de dévoiler les coulisses, de faire remonter de vieilles histoires. Est-ce que cela aide le débat public ?

La question est plutôt de savoir jusqu’où on peut aller. Est-ce qu’on ne va pas se faire du mal à nous-mêmes en exigeant trop ? WikiLeaks qui publie des télégrammes diplomatiques confidentiels est un exemple radical qui n’apporte pas grand-chose et dessert tout le monde.

(*) Alban Martin, Egocratie et démocratie, la nécessité de nouvelles technologies politiques, FYP Editions, 2010, 224 pages.

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